Alger – Il est à peine cinq heures du matin à l’aéroport Houari Boumediene. Des passagers somnolents scrutent les écrans d’affichage, le visage fermé. Les annonces se succèdent : « retard », « report », « vol annulé ». Dans les halls saturés, les valises s’entassent, les cafés débordent, les conversations se tendent. Depuis l’aube de ce mercredi 25 février 2026, le brouillard n’a pas seulement voilé le ciel d’Alger — il a plongé Air Algérie dans un nouveau cycle de perturbations qui résonne bien au-delà du climat.
La compagnie nationale a confirmé dans un communiqué « des perturbations importantes dans son programme de vols », évoquant « un brouillard particulièrement dense » qui limiterait la visibilité sur plusieurs aéroports, notamment Alger et Oran. Mais derrière cette cause météorologique, de nombreux voyageurs s’interrogent : pourquoi chaque aléa climatique tourne-t-il, année après année, à la désorganisation générale ?
Le brouillard, un prétexte ou un révélateur ?
Sur le plan technique, le brouillard épais qui a recouvert le nord du pays pendant deux jours a effectivement rendu plusieurs aéroports quasi inopérants. Selon une source à la direction de la météorologie, la visibilité a chuté sous les 100 mètres à certains moments, une situation où « aucun avion ne peut décoller ou atterrir sans équipement d’aide avancé ».
Or, c’est justement là que le bât blesse. Si certains aéroports maghrébins disposent de systèmes modernes d’atterrissage aux instruments (ILS de catégorie III), permettant d’opérer dans des conditions de faible visibilité, plusieurs infrastructures algériennes accusent du retard sur ce plan. À Oran, par exemple, le nouvel aéroport Ahmed Ben Bella, inauguré en grande pompe, n’est pas encore équipé du niveau maximal de guidage automatique pour les appareils en approche. Résultat : dès que la brume s’installe, tout le trafic dérive ou s’immobilise.
Une compagnie déjà fragilisée
Les retards répétés d’Air Algérie ne sont pas qu’une affaire de météo. Depuis plusieurs années, la compagnie traîne un lourd passif structurel : flotte vieillissante, programmes numériques en retard, manque de pilotes qualifiés, difficultés à fidéliser son personnel technique.
Un agent de piste, rencontré sous anonymat, confie : « Quand tout va bien, on arrive à gérer. Mais dès qu’un vent souffle ou qu’un brouillard tombe, on découvre tous nos manques : communication déficiente, manque d’équipements, coordination lente entre les services. »
Selon les chiffres publiés dans le rapport du ministère des Transports en 2025, Air Algérie a enregistré plus de 3 200 vols perturbés pour des raisons « techniques, météorologiques ou organisationnelles », soit près de 12% de son trafic annuel. À titre de comparaison, la moyenne régionale de perturbations se situe à 6%.
Le prix d’une désorganisation chronique
Ce mercredi, plusieurs dizaines de vols ont été annulés ou retardés. Des liaisons domestiques comme Alger–Tlemcen, Oran–Annaba ou Constantine–Ghardaïa ont été suspendues, bloquant des centaines de passagers. Les conséquences économiques s’ajoutent aux désagréments personnels : perte de rendez-vous professionnels, nuitées d’hôtel imprévues, reports de correspondances internationales.
À l’aéroport d’Alger, Nadia, fonctionnaire originaire de Béjaïa, attend depuis six heures un vol intérieur : « On comprend qu’il y a du brouillard, mais personne ne nous informe. Les annonces sont rares, les guichets fermés. C’est toujours la même histoire. »
Sur les réseaux sociaux, la grogne monte. Des vidéos circulent montrant des familles dormant à même le sol. Sur la page officielle de la compagnie, les commentaires s’accumulent : « Service client injoignable », « Centre 3302 saturé », « Aucun SMS d’information ». Le service communication d’Air Algérie promet des remboursements ou réacheminements « dans les meilleurs délais », mais sans calendrier précis.
Une modernisation encore en vol d’essai
Pourtant, la direction de la compagnie nationale avait lancé en 2024 un plan de modernisation estimé à 1,2 milliard de dollars, incluant l’acquisition de nouveaux appareils et la rénovation de plusieurs escales. L’objectif affiché : hisser Air Algérie au niveau des standards internationaux d’ici 2030.
Mais de l’avis de plusieurs observateurs, ces efforts demeurent essentiellement matériels. « Les avions ne résolvent pas tout. Il faut aussi une culture de la gestion opérationnelle, une meilleure coordination avec les aéroports, et des investissements dans la formation », explique Riad Merbah, consultant indépendant dans le secteur aérien. « Les nouvelles recrues sont compétentes, mais les processus sont encore très administratifs. On manque d’agilité. »
Du côté des autorités publiques, la réaction reste mesurée. Le ministère des Transports a rappelé « que la sécurité prime sur le reste » et salué « la discipline des passagers ». Aucune annonce toutefois sur une éventuelle mise à niveau urgente des systèmes de navigation des aéroports concernés.
Un symptôme d’un retard plus large
Ce nouvel épisode de perturbations dépasse le simple cadre d’Air Algérie. Il met en lumière les failles d’un modèle de gestion publique souvent pris au dépourvu par les imprévus. Qu’il s’agisse de transport, d’énergie ou de santé, le même constat revient : équipements modernes mais procédures rigides, investissements lourds mais peu de réactivité opérationnelle.
Pour les ménages, ces failles se traduisent en frustrations concrètes : week-ends écourtés, contrats manqués, dépenses imprévues. « On a l’impression qu’en Algérie, il faut s’habituer à subir. Même quand la nature décide, c’est toujours le citoyen qui trinque », soupire un passager bloqué à Oran, en attendant un hypothétique vol pour Paris.
Vers une culture du service ?
L’enjeu désormais dépasse la gestion de cette crise ponctuelle. Il s’agit de poser la question de fond : Air Algérie peut-elle devenir une compagnie réellement au service de ses passagers, capable de prévenir et non seulement de subir les perturbations ? Les avancées technologiques existent. Les compétences aussi. Ce qui manque, selon plusieurs cadres du secteur, c’est une véritable « culture du service public moderne », faite de transparence et de réactivité.
Le brouillard finira, comme toujours, par se dissiper. Mais la compagnie nationale saura-t-elle, cette fois, tirer les leçons de cette énième alerte atmosphérique ? Ou faudra-t-il attendre le prochain épisode météo pour redécouvrir, encore, les mêmes défaillances organisationnelles ?
















