Algérie

Banque d’Algérie : Mohamed Lamine Lebbou peut-il stabiliser le dinar ?

Banque d’Algérie : Mohamed Lamine Lebbou peut-il stabiliser le dinar ?

À Alger, sur le marché d’El Harrach, les ménagères scrutent les étals ce mardi matin. Les tomates s’arrachent à 450 dinars le kilo, les pommes de terre à 380 dinars. À Oran, au souk de Sidi El Houari, les prix des oignons flirtent avec les 500 dinars. À Constantine, dans les ruelles du boulevard Zirout Youcef, les consommateurs pestent contre un kilo de poivrons à 600 dinars. « Pourquoi le dinar ne tient-il pas face à ces hausses folles, malgré les promesses de stabilité ? » se lamentent-elles, sacs vides à la main, dans une atmosphère saturée d’odeurs d’épices et de négociations tendues.

Un changement à la tête de la banque centrale

Le président Abdelmadjid Tebboune a nommé Mohamed Lamine Lebbou gouverneur de la Banque d’Algérie, lundi 23 février 2026, lors d’un Conseil des ministres. Cette décision met fin à un intérim de près de deux mois assuré par le vice-gouverneur Mouatassem Boudiaf, après la révocation de Salah Eddine Taleb le 4 janvier. Taleb, nommé en mai 2022 après Rostom Fadli, avait dirigé l’institution dans un contexte de réformes post-pandémie.

Lebbou, originaire d’Annaba, arrive avec un profil hybride. Docteur en sciences économiques, il a été maître de conférences à l’université Badji Mokhtar d’Annaba jusqu’en 2017, menant des recherches en finance et gouvernance. Il a ensuite conseillé des entreprises nationales et internationales sur l’optimisation des coûts, les tableaux de bord et les ERP, à Alger, Hassi Messaoud ou Constantine. De 2021 à récemment, il dirigeait la Banque nationale d’Algérie (BNA), gérant un géant bancaire aux enjeux sensibles.​

Parcours d’un expert face aux défis

Son CV impressionne par sa diversité. Chez Société Générale Algérie en 2006, il gérait les crédits corporate et le commerce international. Chez TIBCO, responsable développement commercial. À la BNA, il a piloté des opérations massives, malgré des controverses sur des refus de crédits à certains lobbys. Les vice-gouverneurs actuels – Mouatassem Boudiaf, Mohamed Benbahan et Mostafa Abdelrahim – complètent l’équipe, nommés en 2019 et 2023.

Pourtant, les défis pèsent lourd. La Banque d’Algérie gère l’émission du dinar, les réserves de change (estimées à plus de 100 milliards USD fin 2025), la régulation du crédit et la lutte contre l’inflation. Récemment, elle a assoupli sa politique : taux directeur à 2,5% et réserves obligatoires à 1% dès janvier 2026, pour injecter des liquidités et booster l’économie productive.

Inflation et dinar : les plaies quotidiennes

L’inflation, bien que modérée à 1,7% sur 2025 selon l’ONS, ronge le pouvoir d’achat. En octobre 2025, les prix ont baissé de 1,2% annuellement, mais les produits frais échappent au contrôle : tomates à 450 DA/kg à Alger, 420 DA à Oran, 480 DA à Constantine. L’IPC pointe une volatilité importée, amplifiée par la hausse des carburants début 2026 et les imports dépendants du dinar.

Le dinar officiel cote 130 DA pour 1 USD (20 février), en légère hausse sur un an (+3,38%), mais le marché parallèle voit l’euro à 285 DA, creusant l’écart. Causes structurelles : spéculation des intermédiaires, production agricole faible (sécheresse récurrente), logistique défaillante et dépendance aux hydrocarbures (90% des exportations). La Banque peine à juguler cela via les taux, car les prix frais relèvent plus du ministère du Commerce.

  • Spéculation : Marchands stockent pour faire monter les prix.
  • Imports : 70% des besoins alimentaires viennent de l’étranger, sensibles aux changes.
  • Logistique : Transports coûteux gonflent les coûts de 20-30%.

Témoignages du terrain

« À El Harrach, je vends des légumes, mais les grossistes de Mostaganem nous imposent des prix fous. Le nouveau gouverneur changera-t-il la donne ? », soupire Ahmed, marchand quinquagénaire. Fettouma, ménagère d’Oran : « Avec 10.000 DA de courses pour une famille de cinq, le dinar fond. On attend des actes, pas des noms. » Un expert agricole de Constantine : « Lebbou connaît la finance, mais sans réforme de la chaîne de valeur agricole, l’inflation persistera à 1,3% en 2026. »

Les politiques publiques déçoivent. Contrôles des prix officiels (300 DA max pour tomates théoriquement) sont lettre morte, faute de sanctions. Manque de silos et de circuits courts aggrave la perte post-récolte (30%). La Banque, focalisée sur la monnaie, touche indirectement via le crédit agricole, mais les banques commerciales traînent des pieds.

Perspectives économiques optimistes, mais fragiles

L’Algérie table sur une croissance du PIB de plus de 15% entre 2026 et 2028 (41.878 milliards DA en 2026 à 48.396 en 2028), tirée par la diversification hors hydrocarbures (+4,1% en 2026). Réserves solides et investissements publics soutiennent cela. Pourtant, fluctuations mondiales (pétrole à 70 USD/baril ?) et dépréciation potentielle du dinar menacent.

Lebbou hérite d’une mission ardue : soutenir le dinar, maîtriser l’inflation à 2% fin 2026, financer la croissance sans bulle spéculative. Sa rigueur académique et son expérience bancaire pourraient moderniser la régulation, mais face aux lobbys et chocs externes, le chemin est semé d’embûches.

La stabilité financière est-elle à portée ? Lebbou saura-t-il transformer ces projections en réalité pour les ménages d’Alger, Oran et Constantine, ou le dinar continuera-t-il de vaciller ?