Dans les cafés d’Alger, les discussions du matin ne tournent plus autour des prix des légumes ou du dinar, mais autour d’un autre sujet brûlant : la déchéance de nationalité. Depuis sa publication au Journal officiel du 17 février 2026, la Loi n° 26-01, modifiant le Code de la nationalité algérienne, soulève un mélange d’inquiétude et d’incompréhension. « Tu te rends compte ? Même un Algérien de naissance peut la perdre », lâche Mourad, enseignant à El-Harrach, le journal à la main.
Dans les rues animées de Bab El Oued ou de Sidi Bel Abbès, la question revient sans cesse : pourquoi cette loi maintenant, et à qui s’adresse-t-elle vraiment ?
Une loi adoptée dans un contexte de tension sécuritaire
Adoptée le 22 janvier par le Parlement, la nouvelle loi sur la déchéance de nationalité entre en vigueur dans un climat où les autorités multiplient les mesures de fermeté face aux menaces extérieures et aux discours jugés hostiles à l’État. Officiellement, elle cible les atteintes « graves aux intérêts fondamentaux de l’Algérie, à l’unité nationale et à la sécurité de l’État ».
Mais sa portée, déjà large, inquiète les juristes. L’article 22, qui encadre la déchéance pour les personnes ayant acquis la nationalité algérienne, prévoit deux cas précis :
- Si la personne est condamnée pour un crime ou un délit portant atteinte à la sécurité nationale.
- Si elle est condamnée, en Algérie ou à l’étranger, pour un crime passible d’au moins cinq ans de réclusion.
La déchéance, précise la loi, ne peut être prononcée que dans les dix ans suivant l’acquisition de la nationalité et dans les cinq ans suivant la commission des faits reprochés.
Sur le papier, le texte semble viser une poignée de cas extrêmes. Mais l’introduction d’un article 22 bis, qui touche aussi les Algériens de naissance, change la nature du débat.
Quand la « trahison » devient un motif de perte de nationalité
C’est là que le texte devient plus sensible. L’article 22 bis autorise la déchéance de la nationalité d’origine pour tout Algérien soupçonné d’avoir agi à l’étranger d’une manière « de nature à porter gravement atteinte aux intérêts de l’Algérie ». La formulation, aussi sévère qu’imprécise, recouvre six catégories d’actes, allant du soutien à un « État hostile » à la simple participation à des « activités publiques hostiles à l’Algérie ».
Pour les observateurs, la liste laisse une marge d’interprétation inquiétante. « Une activité hostile, c’est quoi exactement ? Un post sur les réseaux sociaux ? Une tribune politique ? Il faut le définir clairement », estime un avocat du barreau d’Oran.
Le texte cible aussi les binationaux. Tout Algérien ayant utilisé une autre nationalité « pour nuire à celle d’origine » peut en être déchu. Autrement dit, un citoyen franco-algérien, ou canado-algérien, pourrait perdre sa nationalité d’origine s’il est jugé avoir agi contre les intérêts du pays.
Une procédure encadrée, mais redoutée
Dans les faits, la procédure de déchéance suit plusieurs étapes. Le gouvernement doit d’abord adresser une mise en demeure à la personne concernée, avec un délai de 15 à 60 jours pour y répondre. Sans réaction, une notification officielle est envoyée, permettant au citoyen de présenter ses observations dans les 30 jours — y compris par voie électronique.
En cas d’impossibilité de contact, le gouvernement peut publier la notification dans deux journaux nationaux, l’un en langue étrangère. La décision finale relève ensuite d’un décret présidentiel.
« C’est une épée de Damoclès administrative », commente un ancien haut fonctionnaire au ministère de l’Intérieur. « Même si la procédure semble codifiée, elle reste politique. C’est le président qui tranche. »
Sécurité nationale ou restriction politique ?
Les partisans du texte y voient une mesure souveraine, comparable à celles adoptées en France ou au Maroc. Le sénateur Abdelkader Z., membre de la commission juridique, la défend vigoureusement :
« L’Algérie ne fait que protéger sa souveraineté contre les individus qui, sous couvert de binationalité, travaillent pour des intérêts étrangers. Nous devons préserver notre unité nationale. »
À l’inverse, des défenseurs des droits humains redoutent un instrument de dissuasion politique. Selon eux, la loi pourrait être utilisée pour faire taire les voix critiques à l’étranger, notamment celles issues de la diaspora.
« Cette disposition tombe à un moment où beaucoup d’Algériens de l’extérieur critiquent la gestion économique et politique du pays », analyse une politologue installée à Paris. « S’ils risquent la perte de leur nationalité, cela enverra un message fort : on ne critique pas l’État sans conséquences. »
Des précédents internationaux… et un malaise identitaire
Dans plusieurs pays, la déchéance de nationalité vise surtout les auteurs d’actes terroristes. En Algérie, le texte reprend cette logique, avec une extension à l’« appartenance à des organisations subversives ». Mais en élargissant la portée à des comportements jugés contraires aux « symboles de la Révolution », la loi prend une dimension historique et symbolique.
« C’est une guerre de valeurs », estime un sociologue d’Alger. « Le pouvoir réaffirme une certaine idée de la loyauté et de la nation, mais cela risque d’exclure une partie de la jeunesse en quête d’ouverture. »
Pour lui, la question dépasse la simple mesure juridique : elle révèle un trouble identitaire profond dans une société où de plus en plus de jeunes Algériens possèdent une double nationalité et entretiennent des liens forts avec l’extérieur.
Silence public, inquiétude privée
Dans la rue, la loi ne suscite pas de manifestations. Mais elle alimente des conversations feutrées.
À Oran, un commerçant du quartier de Médine Jdida lance, mi-ironique, mi-inquiet :
« On a déjà du mal à trouver l’huile et les œufs, maintenant on risque de perdre la nationalité si on parle trop ? »
Ce mélange de résignation et de dérision traduit une défiance rampante. Beaucoup voient dans cette loi une tentative de contrôler les voix dissidentes plus qu’un moyen de protéger l’intégrité nationale. D’autres rappellent que la déchéance ne crée pas de vide juridique : elle transforme simplement un Algérien en étranger, avec tout ce que cela implique sur le plan des droits civiques et civils.
Une loi symbole d’un tournant politique
En instaurant la déchéance pour les Algériens d’origine, le pays franchit un seuil inédit depuis l’indépendance. Le texte traduit la volonté du pouvoir de réaffirmer son autorité dans un contexte géopolitique et social tendu : pressions régionales, tensions avec le Maroc, méfiance vis-à-vis des influences étrangères.
Mais cette fermeté risque de renforcer le sentiment d’exclusion chez les Algériens de la diaspora, souvent considérés comme des relais d’ouverture et de modernité.
Reste une question essentielle : où s’arrête la défense des intérêts nationaux, et où commence la sanction politique ?
Pour nombre d’observateurs, la réponse ne dépendra pas du texte lui-même, mais de la manière dont il sera appliqué.
















