ALGER – Ce mercredi matin, dans une école privée du quartier d’Hydra, les parents discutent avec inquiétude à la sortie des classes. « On ne sait plus si l’établissement aura son agrément à la rentrée prochaine », confie Laila, mère de deux enfants. Comme elle, des milliers de familles suivent de près les réformes annoncées par le gouvernement. Le secteur de l’enseignement privé, en pleine expansion depuis une décennie, entre dans une zone de turbulence.
Ce 25 février, le gouvernement dirigé par le Premier ministre Sifi Ghrieb a examiné un nouveau décret exécutif qui redéfinit en profondeur les conditions d’agrément et de fonctionnement des écoles privées. Objectif officiel : « corriger les déséquilibres et les dérives constatées sur le terrain ». En clair, l’ère de la tolérance administrative touche à sa fin.
Un secteur en croissance, mais chaotique
Depuis 2010, les écoles privées ont poussé comme des champignons à Alger, Oran, Constantine ou Sétif. Selon les estimations du ministère de l’Éducation nationale, plus de 1 200 établissements privés accueillent désormais près de 90 000 élèves, tous niveaux confondus. Mais derrière ces chiffres flatteurs, les autorités reconnaissent un constat alarmant : prolifération d’écoles sans normes, disparités de qualité, hausse incontrôlée des frais de scolarité.
« Certaines écoles fonctionnent sans encadrement qualifié, d’autres imposent des tarifs proches des standards européens. Il fallait remettre de l’ordre », confie un inspecteur de l’éducation d’Alger-Centre, sous couvert d’anonymat.
Les familles n’y trouvent plus leur compte : entre parents séduits par la promesse d’un enseignement “moderne” et d’autres choqués par les coûts, la fracture s’est élargie. Dans plusieurs quartiers de la capitale, la scolarité annuelle dépasse 400 000 dinars par élève, un montant inaccessible pour la majorité des foyers.
Ce que change le nouveau décret
Le projet de décret examiné en conseil de gouvernement redéfinit trois axes de contrôle : l’administration, la technique et la pédagogie.
- Administratif : toute école devra désormais justifier d’une structure juridique transparente, de bilans certifiés et d’un responsable pédagogique agréé.
- Technique : les infrastructures devront répondre à des normes précises de sécurité, d’hygiène et d’accessibilité.
- Pédagogique : la conformité aux programmes nationaux devient obligatoire, notamment l’enseignement en arabe et tamazight, ainsi que le respect des « constantes nationales ».
Autre changement majeur : l’agrément ne sera plus automatique. Il dépendra désormais de la carte scolaire nationale — autrement dit, de la répartition géographique des besoins. À Alger et Blida, où les écoles privées sont surreprésentées, les nouvelles autorisations pourraient être suspendues au profit de régions moins couvertes.
« Nous devons éviter la concentration dans certaines wilayas et encourager la création là où l’offre publique est insuffisante », a précisé le ministre de l’Éducation, Mohamed Seghir Saadaoui, lors de sa présentation devant le gouvernement.
Du privé élitiste au privé stratégique
Mais au-delà du contrôle, l’État algérien souhaite réorienter le rôle du privé. Le ministre Saadaoui l’avait déjà laissé entendre en décembre dernier : « les agréments à venir viseront des écoles spécialisées dans les domaines d’avenir ». Les priorités ? Intelligence artificielle, cybersécurité, nanosciences.
Une orientation qui coïncide avec les directives présidentielles pour soutenir les filières scientifiques et technologiques. Ce repositionnement du privé s’inscrit dans la stratégie nationale de formation pour l’économie numérique.
À moyen terme, le gouvernement espère voir émerger des établissements techniques hybrides, mêlant programmes classiques et formation aux sciences appliquées.
Quand le contrôle rime avec méfiance
Pour de nombreux entrepreneurs du secteur, cette réforme est accueillie avec prudence, voire inquiétude.
Ahmed Friha, directeur d’un groupe scolaire privé à Oran, estime que « les intentions sont bonnes mais les procédures risquent de freiner l’investissement ». Selon lui, le système actuel d’agrément, déjà lourd, pourrait devenir encore plus dissuasif si l’administration multiplie les exigences.
« Il nous faut de la visibilité. Les investisseurs ont besoin de savoir à quoi s’en tenir avant d’ouvrir une école, sinon le risque est trop grand », affirme-t-il.
Les syndicats d’enseignants, quant à eux, saluent le durcissement des règles, espérant une amélioration de la qualité globale. Mais beaucoup redoutent aussi un repli du privé, qui a su absorber une partie de la demande croissante, notamment dans les grandes villes où les classes publiques dépassent souvent 45 élèves par salle.
L’impact sur les ménages
Pour les familles, la réforme est ambivalente. D’un côté, le contrôle accru peut renforcer la confiance et réduire les dérives commerciales. De l’autre, la limitation du nombre d’agréments risque de créer une rareté de l’offre, donc une pression sur les prix.
Déjà, certaines écoles annoncent une révision des tarifs pour la rentrée 2026–2027, anticipant la mise aux normes.
« Si l’État veut vraiment réguler, il doit aussi encadrer les frais. Sinon, les classes moyennes continueront à payer le prix fort », proteste Yacine, parent d’élève à Annaba.
Selon un sondage de l’Observatoire national de l’éducation (publié en janvier 2026), 63 % des parents d’élèves inscrits dans le privé jugent les coûts « trop élevés » et 44 % estiment que la qualité pédagogique « ne justifie pas la dépense ».
Une professionnalisation attendue
Pour beaucoup d’observateurs, cette réforme marque néanmoins une étape nécessaire. L’enseignement privé, longtemps perçu comme une échappatoire au système public, doit se transformer en partenaire structuré.
Les nouvelles contraintes — même jugées sévères — visent à instaurer des standards professionnels, à distinguer les institutions sérieuses des structures purement commerciales.
Certains experts suggèrent d’aller plus loin :
- créer une agence indépendante d’accréditation,
- définir un barème national des frais de scolarité,
- et instaurer une obligation de formation continue pour les enseignants du privé.
Ces mesures, encore à l’état de débat, pourraient renforcer la cohérence globale du secteur éducatif algérien.
Un pari sur l’avenir
La réforme des écoles privées ne se limite pas à une question de réglementation : elle reflète le repositionnement du modèle éducatif algérien dans une économie en mutation. À l’heure où l’intelligence artificielle, la cybersécurité et les nanotechnologies redessinent les compétences de demain, l’Algérie cherche à mettre fin à deux décennies d’improvisation.
Reste une interrogation, celle que tout parent se pose : l’école privée de demain sera-t-elle synonyme d’excellence accessible ou d’élitisme renforcé ?
La réponse dépendra moins des textes que de leur application sur le terrain.

















