Algérie

Inflation : pourquoi le marché noir de l’euro défie le dinar et le pouvoir d’achat des ménages ?

Inflation : pourquoi le marché noir de l’euro défie le dinar et le pouvoir d’achat des ménages ?

Sur les trottoirs de Belouizdad, à deux pas du square Port Saïd à Alger, les voix des cambistes se mêlent aux lamentations des ménagères qui sortent du marché avec des sacs à moitié vides. Les prix des produits frais restent jugés « hors de portée », malgré un recul récent de l’inflation alimentaire officielle. Tomates, pommes de terre, oignons : chaque passage à la caisse devient un exercice d’arbitrage douloureux pour les familles, alors que l’euro, lui, poursuit sa hausse sur le marché noir. La question revient dans toutes les conversations : pourquoi les prix ne baissent-ils pas vraiment, alors même que les autorités multiplient les annonces et que les statistiques montrent parfois des replis ?

Dans ce décor familier des souks bondés d’Alger, d’Oran ou de Constantine, un autre chiffre hante désormais les discussions : le cours de l’euro au marché parallèle. Ce lundi 23 février 2026, le billet de 100 euros se négocie autour de 28 000 dinars au square, bien loin du taux officiel de la Banque d’Algérie, qui reste légèrement au-dessus de 153 dinars pour un euro. Cet écart de plus de 120 dinars par unité illustre la fracture entre l’économie administrée et la réalité du terrain, où le marché noir des devises dicte ses propres règles et influence, directement ou indirectement, les prix payés par les ménages.

Un euro qui grimpe, un dinar sous pression

Après un épisode de forte volatilité la semaine dernière, marqué par une chute brutale de plus de 500 dinars sur le billet de 100 euros en trois jours, l’euro a spectaculairement rebondi sur le marché parallèle. Ce lundi, il s’échange à la vente autour de 28 000 dinars pour 100 euros et à l’achat autour de 27 750 dinars, confirmant un retour de la tension et une dynamique clairement haussière.

Sur le marché officiel, l’écart reste saisissant : l’euro tourne autour de 153,4 dinars à l’achat comme à la vente, selon les dernières cotations de la Banque d’Algérie, ce qui place le spread avec le marché noir au-delà de 120 dinars par euro. Pour les importateurs informels, les commerçants du « cabas » et les particuliers qui se préparent à voyager, ce différentiel n’est pas un simple indicateur macroéconomique : c’est un coût supplémentaire, directement répercuté sur les prix de vente et, in fine, sur le pouvoir d’achat des ménages.

Un cambiste rencontré à Alger, que nous appellerons Mourad, résume cette nervosité : « On a eu peur quand l’euro a décroché d’un coup, beaucoup ont arrêté de vendre en attendant d’y voir plus clair. Maintenant que la demande est revenue, tout le monde se couvre et les prix remontent. Les gens veulent acheter avant que ça monte encore. » Ce comportement d’anticipation nourrit à son tour la volatilité des cours.

Voyages, importations, cabas : une demande qui ne faiblit pas

La reprise de la demande en devises a été rapide dès le week-end, portée par plusieurs facteurs bien identifiés par les acteurs du marché.

Parmi ces moteurs :

  • Les préparatifs de voyages après le mois de Ramadhan, notamment vers l’Europe, où les ménages cherchent à sécuriser leurs budgets en euros.
  • Les opérations d’importation de véhicules par des particuliers, qui continuent malgré les changements réglementaires, et exigent des montants importants en devises.
  • Le commerce informel du « cabas », ces auto-importateurs qui remplissent leurs valises de marchandises achetées à l’étranger pour les revendre en Algérie, et qui alimentent une partie des étals des marchés.

Un petit importateur basé à Oran, spécialisé dans l’électroménager, explique sous couvert d’anonymat : « Quand l’euro prend 5 ou 10 dinars, ma marge fond. Je suis obligé d’augmenter les prix ou de baisser la qualité. Au final, c’est toujours le client qui paie. » Ce lien direct entre cours parallèle et prix finaux renforce la perception d’une inflation permanente, même lorsque les indices officiels signalent des baisses ponctuelles sur certains segments.

Les produits frais, entre théorie de la baisse et réalité des étals

Sur le papier, les dernières statistiques montrent une évolution plutôt favorable des prix alimentaires. L’indice des prix à la consommation a progressé à 308,7 points en novembre 2025, après 305,9 points en octobre, mais l’inflation alimentaire affiche des variations négatives sur plusieurs mois, avec un recul de près de 2,9% en novembre. En mai 2025, l’Office national des statistiques signalait même une baisse marquée de 10,1% pour les produits agricoles frais.

Pourtant, dans les marchés de quartier, la perception est tout autre. Les données moyennes disponibles indiquent qu’en 2025, le kilo de tomates tourne autour de 96 dinars, avec des pics pouvant dépasser 140 dinars selon les périodes et les villes. Les pommes de terre, produit de base par excellence, se situent en moyenne à 68 dinars le kilo, avec un plafond au-delà de 100 dinars. Ces niveaux peuvent paraître modérés en comparaison internationale, mais ils restent élevés pour des ménages dont les revenus stagnent, surtout lorsque plusieurs produits frais flambent simultanément.

À Constantine, Nadia, mère de trois enfants, constate cette contradiction : « À la télé, on nous dit que les prix des produits agricoles ont baissé, mais quand je vais au marché, je ne vois jamais la baisse. Une semaine c’est la tomate, la semaine d’après c’est la pomme de terre ou l’oignon. On vit dans la volatilité permanente. » La volatilité des prix, justement, est devenue le mot-clé de l’expérience quotidienne de l’inflation.

Spéculation, intermédiaires et logistique défaillante

Derrière cette volatilité, les causes structurelles sont désormais bien connues des économistes. La chaîne de valeur des produits frais reste longue, fragmentée et peu régulée. Entre le producteur et le consommateur, se succèdent grossistes, transporteurs, intermédiaires et détaillants, chacun prélevant une marge qui gonfle le prix final.

Dans un contexte de pénuries intermittentes, de coûts de transport en hausse et d’incertitude sur la disponibilité des intrants (semences, engrais, carburant), la tentation de la spéculation est forte. Des stocks sont retenus pour profiter de hausses attendues, surtout lors des périodes sensibles comme le Ramadhan ou la rentrée sociale. Faute de mécanismes transparents de régulation des flux et des prix, les contrôles ponctuels ne suffisent pas à enrayer ces pratiques.

Un agronome basé à Mostaganem, spécialiste des filières maraîchères, analyse la situation : « On ne peut pas demander au paysan de vendre à perte alors que ses coûts augmentent, mais on ne peut pas non plus laisser les intermédiaires fixer les prix à leur guise. Ce qui manque, c’est une politique cohérente sur la logistique, les marchés de gros, le stockage et la traçabilité des marges. Tant que tout se décide au jour le jour, la spéculation aura le champ libre. »

Banque d’Algérie, gouvernement : un levier limité sur le terrain

Face à cette réalité, le rôle de la Banque d’Algérie et du gouvernement apparaît limité. L’institution monétaire peut ajuster sa politique de change officielle, surveiller l’évolution de l’inflation et publier ses taux, mais elle n’a qu’une prise indirecte sur le marché noir des devises, qui fonctionne en dehors de son périmètre. Malgré l’écart persistant entre le taux officiel et le taux parallèle, les initiatives visant à canaliser la demande de devises vers les banques restent loin de couvrir les besoins réels des ménages et des petits importateurs.

Les pouvoirs publics, de leur côté, multiplient les opérations de contrôle des prix, notamment en période de tension, mais ces campagnes restent souvent ponctuelles et spectaculaires, sans s’attaquer aux racines du problème : l’opacité des circuits de distribution, l’insuffisance des capacités de stockage frigorifique, l’absence de bourses de produits agricoles réellement fonctionnelles. Les déclarations sur la lutte contre la spéculation se heurtent à une réalité où les acteurs informels jouent un rôle central dans l’approvisionnement.

Un marchand de fruits et légumes d’Oran, Slimane, résume ce décalage : « Quand les inspecteurs viennent, on baisse un peu les prix pendant quelques heures. Mais si le grossiste me vend cher, je ne peux pas vendre moins cher que mon coût. Tant que tout remonte, on ne peut pas demander au dernier maillon de faire le sacrifice. »

Une inflation « officielle » en baisse, mais un ressentiment intact

Les derniers chiffres montrent que le taux d’inflation global en Algérie est relativement contenu, autour de 1,5% en rythme annuel à fin 2025, avec même des phases d’inflation négative sur certains mois. Mais ces moyennes cachent des disparités fortes selon les catégories de biens, les régions et les périodes de l’année.

Dans les faits, ce qui structure le ressenti des ménages, ce sont les dépenses incompressibles : alimentation, transport, santé, logement. Lorsque les produits frais flambent ou restent durablement élevés, l’ajustement se fait ailleurs : réduction de la qualité, renoncement à certains aliments, endettement informel auprès des commerçants du quartier. L’euro qui grimpe au square n’est alors pas seulement une donnée financière abstraite ; il est le reflet d’une économie qui peine à stabiliser ses fondamentaux et à protéger les plus modestes.

Un économiste basé à Alger le résume ainsi : « Tant que le pays dépendra d’un marché noir pour approvisionner une partie de ses besoins en devises, et d’un réseau d’intermédiaires informels pour acheminer ses produits frais, l’inflation restera un phénomène vécu, même si les indicateurs statistiques paraissent rassurants. C’est cette contradiction qui alimente la défiance. »

Reste une question, lourde de conséquences : l’État pourra-t-il, et voudra-t-il, engager les réformes profondes nécessaires – de la libéralisation maîtrisée du marché des devises à la modernisation des circuits agricoles – pour sortir de cette double dépendance au marché noir et à la spéculation, ou faudra-t-il se résigner à voir l’euro continuer de dicter sa loi jusque dans les paniers des ménages ?